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BINON racontée par ses petits et arrières petits enfants
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Binon veut dire «Sèche tes larmes», en langue Ngambay du Tchad. C'est aussi le prénom de ma grand-mère.
Puisons dans les recettes de vie de nos grand-mères pour surmonter les épreuves et trouver la résilience.
Blog à plusieurs mains
La première semaine de janvier, on accueille les visiteurs avec du thé ou du kinkéliba bien sucré et des cakes.
Ce sont des gateaux frits, dorés à souhait, simples et gourmands, dont les formes se passent de famille en famille.
Les cakes se conservent :
10 jours au pays si vous les gardez dans une poterie bien fermée - ensuite ils deviennent secs comme des biscuits ;
2-3 jours en bassine de fer ;
un bon mois en Europe dans une boite en fer dans laquelle vous mettrez une compresse contenant une cuillère de grains de riz contre l'humidité.
Voici la recette de base :
pour 1 kg de farine de blé (de boulanger si possible)
8 oeufs de poule de calibre moyen
1 à 2 verres à moutarde de sucre en poudre (brut c'est plus parfumé)
2 sachets de levure de boulanger à diluer dans de l'eau tiède et légèrement sucré (utiliser 15mn après)
une pincée de sel
300g de beurre
l'équivalent d'un bol d'eau ou de lait à ajouter progressivement.
Vous devez obtenir une pâte d'abord filandreuse, puis souple mais ferme.
Vous laissez reposez et agir la levure en couvrant la soupière d'un torchon, dans une pièce chaude pour l'Europe (4-5 heures ou la nuit), 1-2 heures au Tchad.
La pâte levée doit être suffisamment ferme pour permettre de couper des formes, de tresser des lianes, de faire des anneaux. Ajuster la pâte avec de l'eau si trop dure ou de la farine si trop
molle.
Chauffer une huile de friture végétale sans trop de goût (coton, pépin de raisin, arachide, etc.) : faites dorer. Les cakes gonflent donc laisser leur de l'espace, et la cuisson est rapide!
Dorés pas bruns.
Faites égoutter chaque fournée sur un morceau de papier absorbant de préférence ou sur une grille.
Déguster les premiers cake en famille, et les suivants avec les amis et voisins de passage.
N'oubliez pas que les anciens et les malades doivent recevoir une petite part que vous leur déposerez en passant souhaiter la bonne année avec une meilleure santé.
Vous avez des variantes ? Laissez-nous votre recette et vos photos
NB : délicieux et plus digeste avec de la crème de tamarin, ou une crème de
citron
J'ai suivi mon mari au Tchad en ne connaissant rien de l'Afrique. Je ne me suis pas posée de questions, j'ai choisi cet homme et nous allions où il prenait son poste. Moi aussi je pouvais exercer
là-bas, c'était simple.
Cependant, malgré l'aide domestique dans ce pays, gérer les enfants, la maisonnée et mon travail est vite devenu éreintant.
Je me souviens qu'à une époque mon mari rentrait tard le soir. Je ne supportais plus la situation ni de tout gérer. Je suis allée me réfugier chez ma belle-mère qui m'a accueillie à bras
ouvert.
Mon mari venait me cherchait sans relâche pour rentrer au domicile conjugal. Sa mère le chassait à chaque fois avec son balai et disait: "laisse la tranquille, elle se repose ici!"
Finalement mon mari est allé chercher des musiciens et griots qui sont venus chanter les louanges de ma belle-mère et les miennes. Le quartier était ravi de la distraction, et moi estomaquée de
son ingéniosité. Et puis il avait du charme.
Ma belle-mère Binon m'a dit alors : "écoute ma fille, cette fois-ci il nous a honoré toutes les deux et devant tous. Je ne peux pas continuer à te garder. Ton rôle est auprès de lui et ce ne
serait pas bien de continuer à l'éprouver."
J'étais comblée de toutes les façons parce que j'avais trouvé une vraie mère chaleureuse et compréhensive, moi qui ai perdu la mienne à 15 ans.
Elle m'a nommée Danassour en langue Ngambay du Tchad, ce qui veut dire "toujours tout droit", la droiture en fait.
L'une de ses belles-filles
Merci
Cette période de travail forcée et de colonisation fut terrible et morcelante pour les traditions régionales. Impossible d'être soi-même. impossible de danser, chanter, glorifier, garder les
rythmes sacrés de la vie sans ingérence des nassaras (français) qui savaient mieux que personne quoi faire et comment le faire.
Binon assista aussi au mépris des productions locales et vivrières : arrachés le fonio, le karité, le millet, l'indigo, le néré et que sais-je encore... pour planter les cultures
d'exportation - plantes venues d'ailleurs - comme le coton ou le riz. Vous aviez cru que le coton était une culture du Logone ?
Ma grand-mère n'a jamais voulu parler français pour ne pas injurier ceux tombés pour la victoire des alliés européens.
Et pourtant en 1962, elle apprend que sa belle-fille est française et qu'elle a déjà un petit-fils francophone. Pourtant enfants, nous avions compris qu'elle s'était juré de ne pas le faire
et n'avons jamais essayé de la faire parler. Parfois à court de mots en Ngambay, nous la regardions longuement. Elle comprenait ... comme toutes les grands-mères et la vie était tendre à ses
côtés.
Pour ses longues conversations avec ma mère, qu'elle aima tendrement, elle se faisait traduire. Et elle tint parole. Jamais elle ne parla français. Je me souviens encore comme sa langue Ngambay
était douce à nos oreilles, comme nous comprenions intuitivement les contes et les chansonnettes.
C'était vers 1920, et à cette époque le Tchad était sous occupation française. On parlait plus volontiers de « colonisation ». En 1939, suite à l'appel de Charles De Gaulle le Tchad
avait été le premier pays à se rallier à la France pour lutter contre l'occupation des allemands. La décision venait en fait de son gouverneur Félix Eboué, le Guadeloupéen, récemment
commémoré en France par un timbre.
Et voila un pays occupé qui aidait un autre pays occupé à se libérer. Les jeunes comme ma grand-mère (19 ans) n'avait pas grand-chose à voir avec cette guerre dite mondiale.
Pourtant, d'aucuns se retrouvèrent enrôlés de force dans les troupes de tirailleurs dits sénégalais et téléportés loin de chez eux et de leurs préoccupations pour toujours.
Les autres furent enrôlés dans le programme de travail forcé décrété par De Gaulle, jeunes hommes et jeunes femmes sans distinction.
Tout ce grand plan pour la victoire a permis la victoire des « alliés ». De cette période chère à la France qui la commémore chaque année, Binon a gardé de longues cicatrices sur le
dos, le souvenir du fouet mordant pour les faire travailler plus vite et plus longtemps à des cultures d'exportation, au tracé de route, à des construction.
C'est probablement autour de son adolescence que Binon fut baptisée protestante par les pères. On ajouta Julie à son premier prénom. Elle devint Binon Julie.
On ne donnait pas de nom de famille. Pourquoi faire ? Chaque personne est unique, nait et meurt seule. Chaque personne est responsable de ses actes devant les siens, devant ses ancêtres et
les tiers contemporains et peut donc affecter sa filiation. Mais cela est une autre histoire...
Julie était donc protestante et garda son carnet de baptême toute la vie : ce fut probablement sa première pièce d'identité, son premier enregistrement administratif.
Comme ses croyances ancestrales étaient ouvertes, il n'y eu pas de conflit dans son jeune esprit. Binon avait été initiée par les anciennes à la puberté avec sa classe d'âge. Elle connaissait
déjà les secrets de la vie, de la guérison avec les fruits du terroir, de la mort, de la résilience.
Les pères protestants eux voyaient les choses différemment : interdits, pénitances, abandons des croyances et des pratiques traditionnelles, des rites sacrés de la vie. Ils savaient mieux que
chacun quoi faire et comment le faire, dans ce pays qui était le sien, foulé par le spieds de ses ancêtres.
Morcelée devint son jeune esprit, mais elle s'accrocha à ce qu'il y avait de meilleur en elle, en sa filiation et cultiva sa tolérance, ouverte et enthousiaste face à l'offrande de chaque jour.
Binon devint Julie ... aussi ... sans jamais renier ni les siens ni leurs enseignements qui parvinrent jusqu'à nous.
Il faut dire aussi que les cacahuètes de ma grand-mère lui et nous avaient bien souvent sauvé la mise.
Ce commerce, tout petit en apparence, lui permettait "d'acheter la sauce", à savoir les feuilles, les condiments, les protéines
séchées indispensables à apporter les nutriments de la journée dans les périodes difficiles. C'est un commerce qui ne dépendait que de son talent et de son travail, sans nécessiter d'apport initial
important.
Ce commerce qui permettait de tisser des liens solides avec les gens, car un petit plaisir délit les langues,
crée l'amitié et grand-mère aimait les blagues, les proverbes et écoutait volontiers ses clients.
La préparation des arachides lui permettait aussi de réfléchir à la vie : les gestes répétés et doux la faisait entrer en
méditation, la réparaient des chocs de la journée. Tout avait l'air simple alors.
Même aux périodes fastes, grand-mère continuait de préparer ses délicieuses arachides:
Pour nous enseigner une discipline ?
Pour garder une roue de secours?
Pour cultiver le dialogue avec les habitants du quartier?
Pour faire plaisir à ses clients fidèles?
Elle avait ses raisons et bien d'autres encore... et je suis apaisée lorsque je te revoie préparer tes arachides ou les vendre devant la concession.
Oyo Caga Binon NB : Et pour avoir le secret de sa recette, livré par Mémadji Déborah il faudrait nous prouver votre intérêt en laissant vos commentaires, plein de
commentaires.
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